La grâce et la gloire
Is 40,1-11 / Ps 103 / Tt 2,11 - 3,7 / Lc 3,15-22
Au moment où Jésus est baptisé par Jean, on voit le ciel s'ouvrir... Dans l'ébahissement, les témoins assistent ici au spectacle de la gloire de Dieu qui se manifeste au Jourdain : les trois Personnes de la Trinité sont présentes : le Fils qui est entré dans l'eau, l'Esprit sous la forme d'une colombe, et la voix du Père qui retentit sous la voûte des cieux. La gloire est là, à portée de la main, et son resplendissement couvre la terre entière. « Élève la voix avec force et ne crains pas. Dis aux villes de Juda : Voici votre Dieu ! Voici le Seigneur Dieu ! Il vient avec puissance » (Is 40,9), proclame une voix aux oreilles du prophète Isaïe. Et le psaume que nous venons de chanter loue lui aussi la gloire du Seigneur : « Revêtu de magnificence, tu as pour manteau la lumière ! Comme une tenture, tu déploies les cieux, tu élèves dans leurs eaux tes demeures. Des nuées, tu te fais un char, tu t'avances sur les ailes du vent ; tu prends les vents pour messagers, pour serviteurs, les flammes des éclairs » (Ps 103,1-4). Dieu est le Roi de l'univers et le maître de l'histoire.
Mais quelle est, en vérité, la puissance de Dieu, sinon celle de son amour qui se déploie ? Et cette voix – dont Jean-Baptiste et ses disciples sont les témoins, alors que le ciel s'ouvre au-dessus de leurs têtes – ne dit rien d'autre : « Toi, tu es mon Fils bien-aimé ; en toi, je trouve ma joie » (Lc 3,22). Oui, c'est l'amour infini du Père pour son Fils qui rejaillit sur nous et nous procure le salut. Car la puissance du Seigneur est aussi celle de sa joie, puisqu'il est le Dieu qui nous libère. Et cette joie, précise le texte, le Père la trouve toute entière dans son Fils. En effet, c'est là qu'elle demeure ; c'est là que nous sommes invités à la trouver, afin d'y boire comme à une source et qu'elle nous régénère pour la vie éternelle.
Pour mieux entrer dans ce mystère, il nous faut distinguer deux réalités qui sont inséparables : celle de la gloire et celle de la grâce. La gloire est ce qui nous attend au terme du chemin ; la grâce est ce qui nous donne la force de rester en chemin. Dans le langage scolastique, la première est la cause finale et la seconde la cause efficiente. L'une et l'autre sont des fontaines de joie et de jouvence, mais elles ne sont pas de même nature. La gloire peut être comparée au feu, puisque « Dieu est un feu dévorant » (Dt 4,24) ; l'autre s'associerait plutôt à l'image de l'eau : « Je verserai sur vous une eau pure et vous serez purifiés » (Ez 36,25). Le feu symbolise la gloire : c'est le mystère de Dieu en sa nature inaccessible et insaisissable. Sa luminosité nous attire, mais elle nous tient à distance : le feu nous éclaire et nous réchauffe, mais il peut aussi nous brûler. L'eau, quant à elle, symbolise la grâce : l'action de Dieu au cœur même de notre vie. Elle nous permet de nous laver et de nous désaltérer : sans elle nulle vie ne serait possible. Le mystère de la gloire est celui de Dieu lui-même : sa nature est foncièrement distincte de la nôtre. Le mystère de la grâce est celui du Dieu qui nous rejoint, elle évoque la tendresse divine qui nous enveloppe et qui nous rafraîchit.
De surcroît, entre ces deux réalités, nous pouvons encore établir un autre parallèle en disant que la gloire, c'est l'image de la beauté et la grâce, la manifestation de la bonté. Ces deux réalités nous sont indispensables, mais l'expérience que nous en avons n'est pas la même dans un cas et dans l'autre. Par contraste, le contact avec la beauté vient souligner notre pauvreté : il nous fait prendre conscience de notre misère, voire même, peut-être, de notre laideur. Alors que la bonté, elle, nous enrichit : elle nous procure en tout temps ce qui nous manque afin de combler nos déficiences et de nous donner d'avancer vers le Royaume. Nous avons besoin de l'une comme de l'autre : de la première – la beauté – afin de ne pas tomber dans l'orgueil ; de la seconde – la bonté – pour ne pas tomber dans l'acédie qui est son exact contraire. De la même manière, nous avons besoin de la clarté de la gloire qui nous permet d'avancer vers le dévoilement des évidences ; et nous avons besoin de la nuée de la grâce qui nous couvre de sa douceur et nous met en confiance. Dieu guide son peuple tantôt comme une colonne de feu, tantôt comme une colonne de nuée (cf. Ex 13,21).
En somme, la beauté nous appauvrit et la bonté nous enrichit. Sur le Thabor, Jésus nous montre sa beauté ; et sur le Golgotha, il nous fait don de sa bonté. Sur le Mont Thabor, Pierre, Jacques et Jean – les trois apôtres privilégiés – restent néanmoins désemparés : ils sont comme dépouillés d'eux-mêmes, ils ne savent plus ce qu'ils disent, ils sont précipités à terre et saisis par la crainte. Sur le Mont Golgotha, Marie, Jean et Marie-Madeleine – les trois témoins de l'extrême déréliction – bien que terrassés par la douleur, boivent à la source d'une grâce infinie : ils sont relevés et fortifiés, mystérieusement consolés et revêtus d'une force nouvelle. Car Jésus n'est pas seulement le bon pasteur, il est aussi – selon le texte grec – le beau pasteur : ὁ ποιμὴν ὁ καλός. Nous le suivons parce que sa beauté nous séduit ; et lorsque nous nous perdons en chemin, il nous prend sur ses épaules et nous prodigue le réconfort dont nous avons grand besoin.
Le feu de la gloire, c'est Dieu dans le ciel : même si sa lumière peut aussi, quelquefois, se révéler à nos yeux. L'eau de la grâce, c'est Dieu sur la terre, agissant parmi nous et nous renouvelant. « Moi, je vous baptise dans l'eau. Mais il vient, celui qui est plus fort que moi : lui vous baptisera dans l'Esprit Saint et dans le feu » (Lc 3,16), annonce Jean le Baptiste. Et saint Paul précise cela, dans son épître à Tite : « La grâce de Dieu s'est manifestée pour le salut de tous les hommes, en attendant que se réalise la bienheureuse espérance : la manifestation de la gloire. » Et un peu plus loin, il ajoute : « La grâce nous apprend à vivre dans le temps présent avec justice et piété, afin que, rendus justes par sa grâce, nous devenions en espérance héritiers de la vie éternelle » (Tt 2,11-13). Le feu de la gloire est placé devant nous : elle nous illumine et nous indique la voie à suivre ; l'eau de la grâce se trouve ici et maintenant : elle nous donne la force de poursuivre notre chemin sans laisser notre cœur se dessécher.
En vérité, que serait la gloire sans la grâce ? Un but proposé sans que nous ayons la force de le rejoindre. Et inversement : que serait la grâce sans la gloire ? Une force donnée sans que l’objectif à atteindre nous soit indiqué. Et, au contraire, que sont la grâce et la gloire associées, sinon la figure du sacrement qui est à la fois un signe vivant qui nous désigne les splendeurs du paradis et un soin qui nous est octroyé pour que nous puissions nous tenir debout et suivre jusqu’au bout le chemin qui s’ouvre devant nous ? Et le sacrement dont il s’agit, bien entendu, c’est en premier lieu celui du baptême qui a fait de nous des créatures nouvelles : le bain de la grâce qui lave nos souillures et l’illumination de l’Esprit qui brille de tous ses feux pour nous tirer de la nuit où nous gisions. « Lorsque Dieu, notre Sauveur, a manifesté sa bonté et son amour pour les hommes, il nous a sauvés. Il l’a fait par le bain du baptême, il nous a fait renaître et nous a renouvelés dans l’Esprit Saint » (Tt 3,4-5). Oui, la puissance de Dieu, c’est cette gloire qui est en lui. Et la puissance de son amour, c’est la grâce par laquelle les hommes sont sauvés. C’est lui l’unique source du salut.
Mais, dans ce cas, pourquoi Jésus descend-il lui aussi dans les eaux du baptême ? Peut-être simplement parce que sa manière de faire ne consiste pas seulement à nous dire ce que nous devons faire – assumer le plus possible d’humanité, nous réjouir du bien, avancer avec courage, aimer notre prochain, accepter notre mort – mais à le faire lui-même pour nous en donner l’exemple. Car il n’est pas seulement un maître qui nous livre son enseignement, il est le Grand Prêtre qui se livre lui-même et descend dans les eaux de la mort pour nous en délivrer. À lui la gloire, pour l’éternité, et la grâce, pour les siècles des siècles.