La cruche oubliée

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 3e dimanche de Carême

Ex 17,3-7 / Ps 94 / Rm 5,1-8 / Jn 4,5-42

Nous avons vu que la première frontière – celle du Mal – peut être franchie très facilement, mais qu'elle ne doit l'être sous aucun prétexte. En revanche, celle du Mystère ne peut pas être franchie, puisque, dans leur essence, les mystères divins nous restent inaccessibles. Quant à la troisième, que nous allons rencontrer aujourd'hui – celle de l'Amour enseigné par le Christ à la Samaritaine –, elle doit être franchie à tout prix, bien que cela relève d'une haute exigence. Y parvenir demandera toute notre attention et surtout l'irremplaçable secours de la grâce divine.

Le récit de cet Évangile est peut-être l'un des plus beaux de toute l'Écriture. Le Christ y rencontre une femme à laquelle la tradition orientale donne le nom de Photine. Des succès qu'elle a connus en amour, on peut déduire qu'elle était sans doute très belle. Or, cette rencontre a lieu près d'un puits. Il vaut la peine de rappeler que, dans la Bible, le puits est, par excellence, le lieu des rencontres amoureuses. On le voit dans la vie des patriarches : c'est près d'un puits qu'Isaac connut sa femme Rebecca, que le chemin de Jacob croisa celui de Rachel, ou que Moïse choisit Séphora, sa future épouse. On peut donc en déduire que l'eau du puits est un symbole majeur de l'amour : ce don de Dieu que les hommes doivent recevoir, avant de pouvoir le partager entre eux.

Pourtant, dans la Bible, l'eau a un sens ambivalent. En effet, le second jour de la création, Dieu sépara les eaux d'en haut et les eaux d'en bas. Pour la logique de ce récit, nous pouvons établir un parallèle entre l'amour humain (les eaux d'en bas) et l'amour divin (les eaux d'en haut) ; distinction qui nous est d'ailleurs confirmée par Jésus, lorsqu'il précise à la Samaritaine : « Quiconque boit de cette eau – celle du puits – aura toujours soif ; mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif, et l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d'eau vive qui jaillira jusque dans la vie éternelle » (Jn 4,14). Munie d'un grand sens pratique, Photine lui rétorque aussitôt : « Seigneur, donne-moi de cette eau, afin que je n'aie plus à venir la puiser ici » (Jn 4,15). En effet, la corvée d'eau était une lourde tâche dont il fallait s'acquitter plusieurs fois par jour.

Mais, là, le dialogue prend un tour imprévu. Bien plus que sa fatigue physique, le Christ considère ses peines de cœur et la quête amoureuse qui tient cette femme depuis si longtemps dans l'insatisfaction. « Puiser chaque jour l'eau de ce puits » vient à signifier : « recourir sans cesse aux plaisirs de l'amour, sans jamais calmer sa soif ». Cette interprétation n'est pas extrapolée, puisque, passant du registre de l'eau à celui de l'amour, Jésus lui répond : « Va et reviens avec ton mari. » La Samaritaine prétend alors ne pas avoir de mari et Jésus met en lumière le secret de sa vie intime en lui révélant qu'elle n'en a pas eu moins de cinq. Selon Jean-Joseph Lataste, ces maris symbolisent les cinq sens.

Cette image du puits nous permet de saisir que les eaux d'en bas et les eaux d'en haut ne sont pas étrangères l'une à l'autre. Certes, l'eau du puits est une eau surgie des tréfonds de la terre, c'est-à-dire des profondeurs de l'âme humaine. C'est une eau chargée de sels minéraux, symbolisant un amour chargé des caractéristiques souvent ambiguës de notre psychisme. Alors que l'eau de pluie, qui vient directement du ciel, est une eau pure et sans mélange. Mais il n'empêche que c'est bien l'eau tombée du ciel qui alimente les nappes phréatiques. En vertu de quoi, même si l'eau puisée en nos puits a le goût de la terre, elle n'en demeure pas moins une eau céleste. Une eau qu'il nous faudra peut-être filtrer ou bouillir, afin qu'elle retrouve sa transparence, mais une eau bonne à boire. En vertu de quoi, nous pouvons conclure que les eaux d'en haut et les eaux d'en bas sont sœurs, puisqu'elles partagent une même origine.

En nous fondant sur une distinction évoquée par Benoît XVI, dans son encyclique Deus caritas est, nous pouvons en conclure que l'amour humain se vit dans le cadre d'un dynamisme ascendant – l'eau que l'on tire du puits – et l'amour divin dans un dynamisme descendant – la pluie qui tombe du ciel –. Le mouvement ascendant est celui par lequel la chair se spiritualise, et le mouvement descendant est celui par lequel l'esprit s'incarne. Bien que provenant de deux points opposés – la terre et le ciel –, ils se dirigent l'un vers l'autre et sont destinés à se rencontrer et à s'unir, dans le cœur d'un homme régénéré, mu par un désir qui naît de sa nature profonde, mais qui a été transfiguré par la grâce venue d'en haut.

Ainsi que nous le rappelle Benoît XVI, il ne faut pas considérer ces deux expressions de l'amour comme des réalités contradictoires. « Ce qui apparaît clairement – écrit-il – est qu'il existe une intime relation entre l'amour humain et l'amour divin. » Ce n'est pas le refus de l'amour humain que Jésus prêche, mais sa guérison en vue de sa véritable grandeur. Et le pape poursuit : « L'homme devient vraiment lui-même, quand le corps et l'âme se trouvent dans une profonde unité ; le défi de l'amour est vraiment surmonté lorsque cette unification est réussie. Si l'homme aspire à être seulement esprit et qu'il veuille refuser la chair comme étant un héritage simplement animal, alors l'esprit et le corps perdent leur dignité. Et si, d'autre part, il renie l'esprit et considère la matière comme une réalité exclusive, il perd également sa grandeur. Ce n'est pas seulement l'esprit ou le corps qui aime : c'est la personne en tant que créature unifiée, dont font partie le corps et l'âme. C'est seulement lorsque les deux se fondent véritablement en une unité que l'homme devient pleinement lui-même. »

Néanmoins, dans cet Évangile, le Christ y enseigne que l'amour humain ne suffit pas à satisfaire l'homme en quête de bonheur : seul l'amour transfiguré est à même de combler définitivement la soif de celui qui le découvre. Il s'agit donc bien d'une frontière, puisqu'un tel amour nous oblige à sortir de nos propres limites. La Samaritaine en est toute retournée et part en courant partager son émotion avec les siens. Et, en partant, Jean nous précise qu'elle laisse là sa cruche : le symbole même de cette quête inassouvie d'un amour jamais accompli. Pour elle, tout a changé…

Mais, cela étant dit, n'est-ce pas bouleversant de voir Jésus, fatigué par le chemin, s'asseoir sur la margelle du puits et demander à cette femme qu'elle lui donne à boire de cette eau tirée de la terre ? C'est-à-dire qu'elle lui offre un peu de son amour humain… Jésus en a soif et cette soif fondamentale, il l'exprimera une dernière fois par son cri sur la croix. Bien qu'étant lui-même le don parfait de l'amour divin, il quémande la réponse de notre amour, aussi imparfait soit-il. Il en a besoin pour mener sa mission jusqu'au bout et permettre ainsi notre salut.

En résumé, lorsque Jésus vante les splendeurs de l'amour divin, ce n'est jamais au détriment de l'amour humain. Celui-ci est le seul que nous connaissions et c'est à partir de lui que le Seigneur nous conduit à un amour qui ne connaîtra pas de fin ; c'est cette eau-là, durement acquise, qu'il vient transformer en vin, au jour des Noces et de la Joie. Au demeurant, cette leçon d'humanité, qui constitue le cœur même de son enseignement, le Christ l'applique aussi, dans notre texte, à deux autres réalités fondamentales : celle de l'alimentation : « Ma nourriture est de faire la volonté du Père » et celle de la religion : « Nous adorons dans tel ou tel sanctuaire, mais le jour vient où nous adorerons en esprit et en vérité » (Jn 4,23). Vous le voyez : bien qu'indiquant à l'homme un chemin plus parfait, le Christ ne condamne pas les réalités transitoires : elles sont nécessaires pour le moment ! Elles ouvrent le chemin par lequel il nous sera donné accès à ce qui transcende notre état actuel.

C'est ainsi que le Seigneur nous fait comprendre que ces différentes réalités relèvent toutes d'un seul et même principe. L'âme éveillée par l'amour est appelée à un amour qui surpasse tout ; le corps vivifié par les aliments est promis à une vie immortelle ; et l'esprit illuminé par la révélation est conduit à une dévotion qui surpasse toute forme religieuse. Mais la leçon principale est celle de l'amour, car l'amour est l'écrin de toute vérité. J'aime beaucoup le titre d'un livre de Jacques Salomé : « En amour, l'avenir vient de loin ». Oui, seul l'amour nous transporte au-delà de nous-mêmes et nous permet de contempler, dès à présent, cette lumière à laquelle nous sommes promis. Et tout le reste n'est que palabre.

Jésus et la Samaritaine au puits, Angelica Kauffmann, 1796. Domaine public.