La belle affaire

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour la Commémoration de tous les fidèles défunts

Sg 3,1-9 / Ps 26,1-9 / 1 Co 15,51-57 / Jn 6,37-40

L’ombre de la mort plane sur ces textes que nous venons d’entendre. Elle plane sur ces textes comme elle plane sur nos vies. Depuis toujours, l’homme se heurte à cette fin ultime, irrévocable, qui le confronte à une précarité radicale, à laquelle il ne saurait échapper. Et la mort ne nous attend pas seulement au terme de la vie : elle couvre de son ombre notre vie tout entière, chacun de ces recoins obscurs où nous la touchons du doigt, par le biais de toutes sortes de déroutes, d’échecs ou de deuils, qui nous rappellent que tout, ici-bas, est comme l’herbe des champs qui verdit le matin et qui se dessèche la nuit venue.

À chacune de ses escarmouches, la mort nous touche de plus près. Au soir venu, elle nous ouvre ses blanches ailes et, parfois même, vient frôler nos visages. Et lorsqu’elle dépose un baiser sur nos lèvres, elle nous communique le froid le plus intense. En effet, nous sommes mis en présence de quelque chose qui échappe aux limites de notre entendement. Si l’on considère la question de la mort sous l’angle de la seule raison, il faut bien reconnaître que l’idée d’une vie après la mort est difficile à concevoir. Ce que nous expérimentons à son sujet nous dit tout le contraire : la tombe que l’on referme, le cadavre pourrissant dans les entrailles de la terre ou bien se réduisant en cendre dans les incinérateurs. La raison rechigne à aller au-delà, à s’aventurer dans un domaine dont elle ignore tout. Elle résiste à tout ce qui la dépasse et reste stupéfiée face à l’inconnu.

D’ailleurs, en toute rigueur de termes, parler d’un temps après la mort est dépourvu de toute signification, puisque justement la mort est la sortie du temps. Le temps comme l’espace sont les conditions de notre existence en ce bas monde. Tout ce que nous vivons et tout ce que nous pensons se situe dans ce cadre-là. Et la mort, justement, est l’heure inévitable où l’on échappe à ce jardin muré. Non pas parce que l’âme échapperait au corps, mais parce que la personne tout entière est délogée de ce qui fut sa façon d’exister… bien qu’elle ne cesse pas d’être pour autant. Cela, quelque chose le crie en nous : la vie que Dieu nous donne, ce don inouï et sans repentance, est bien plus vaste que notre existence en ce bas monde. Et ce cri est celui de la vérité ! Quelle prétention, en effet, que d’affirmer que la réalité de tout ce que nous sommes ne se résume qu’à l’appréhension que nous pouvons en avoir ici-bas. Car tout ce que nous expérimentons est limité ; nous vivons au cœur des horizons qui clôturent notre champ de vision. Mais le monde est bien plus vaste que cela. De la même manière, le mystère de la vie, auquel nous sommes promis et qui est celui d’une vie éternelle et d’une vie infinie, dépasse tout ce que notre entendement pourrait concevoir, tout ce que nous pourrions imaginer.

Michel de Montaigne disait : « Mourir ? La belle affaire ! La mort n’est pas un problème puisque, lorsque je suis là, elle est absente, et lorsqu’elle sera là, c’est moi qui n’y serai plus. Nous ne nous rencontrerons jamais. » La facétie est subtile et amusante, mais elle ne résout rien. Car la mort – je viens de le dire – nous atteint bien avant que son heure ne soit venue. Ne serait-ce que par la mort de l’autre, de celui qu’on a aimé ou qu’on aurait voulu protéger. On voit toujours mourir quelqu’un : celui qui nous précède ou celui qui nous suit, celui qui nous côtoie ou celui qui est loin. L’aplomb vertigineux d’une vie qui s’achève et ne reviendra plus… Comment ne pas en avoir le vertige ? « En temps de paix, les enfants voient mourir leurs parents ; et en temps de guerre, les parents voient mourir leurs enfants », écrivait Hérodote. En tout cas, une chose est sûre : nul n’échappe à cette heure fatidique où chacun est mis en face de ce gouffre dont on ne distingue jamais l’autre rive. Face à la tragédie de la disparition d’un être qui nous est cher, il n’est pas de réponse facile. On n’a même pas le droit de se rassurer avec de belles images qui, d’ailleurs, se montrent incapables de briser le chagrin qui nous étreint. Jésus lui aussi a pleuré devant la mort de son ami Lazare. Lui aussi s’est trouvé dans ce désarroi d’un amour soudain privé de son vis-à-vis.

Il faut se méfier de ceux qui nous présentent une cartographie bien établie de l’au-delà. Comme s’ils étaient eux-mêmes allés le visiter, afin d’en rendre compte. C’est très à la mode aujourd’hui ! Ce fut d’ailleurs le cas à d’autres époques aussi. Du Livre des Morts des Égyptiens à celui des Tibétains, on est étonné de voir la précision des descriptions de ce qui, soi-disant, nous attend en cet arrière-pays dont nul n’est jamais revenu. Pour ma part, je préfère l’honnêteté d’un saint Augustin qui confessait : « Quant à savoir où sont nos défunts, ce qu’ils sont devenus ou ce à quoi ils sont occupés, ayons l’humilité de le reconnaître : nous n’en savons rien ! » Tout ce que nous pourrions appeler l’imaginaire post mortem – les portiques du paradis, le chœur des anges qui nous reçoit en grande pompe, les membres de la famille qui nous attendent dans la lumière, au terme d’un long couloir – tout cela relève d’un langage poétique.

Mais cela ne signifie pas pour autant la négation d’un “au-delà de la vie” ! Toutefois, il faut y penser, non selon les catégories chronologiques – puisque le temps prend fin avec la mort – mais ontologiques : l’être est plus vaste que l’existence qui l’exprime, ici et maintenant. Nous le sentons, au fond de nous, sans pouvoir aller plus loin. Car, en définitive, on ne construit sur ce marécage que des maisons flottantes, qui peuvent peut-être nous rassurer, mais qui n’ont aucun fondement stable ou concret. Le mystère qui s’ouvre au-delà est si vaste qu’il est réellement vain d’y pointer la lunette de la raison. On n’y verrait, en tout état de cause, que la nuit noire. Au-delà de tout, le mystère persiste.

La seule vraie question est peut-être de savoir comment trouver la paix face à l’abîme de l’indicible ? Peut-être, simplement, en demandant à la raison de cesser son vacarme incessant, comme on le fait avec un enfant turbulent qui nous dérange par son tapage. Lorsque nous rejoignons, au fond de nous, cette paix qui est originelle, nous y trouvons la certitude que, de manière mystérieuse, nous serons tirés du sommeil de la mort et délivrés du rêve qu’est cette vie où nous avançons comme des aveugles, dans une vallée de larmes, aspirant à ouvrir enfin les yeux sur la lumière sans fin. Car, en vérité, ainsi que l’affirme le livre de la Sagesse : « Dieu n’a pas fait la mort et ne se réjouit pas de voir mourir les siens. Il nous a tous créés pour que nous subsistions, car, en vérité, ce qui naît dans le monde est porteur de vie et ce n’est pas la puissance de la mort qui règne sur la terre. » Certes, la raison a du mal à s’incliner devant cette énigme. La mort est, et le demeurera jusqu’à la fin, un mystère contre lequel on bute. « C’est un mystère que je vous annonce », vient de rappeler saint Paul aux Corinthiens. Et c’est en grande solitude que l’on pénètre en ces eaux-là, en grande solitude et sans aucun témoin. Jean-François Lovey disait, avec sagacité : « Se savoir mortel est une idée ; se savoir mourant est une épreuve. » Même Jésus en a des sueurs froides.

En effet, comment ne pas frissonner en s’approchant de ce qui nous apparaît comme une brèche ouverte sur le néant ? Vu d’ici, un néant, en effet : anéantissement de tout ce que nous connaissons, de tout ce que nous possédons et de tout ce que nous sommes. Mais, à la fois, ouverture indicible à ce que nous sommes appelés à être dès le départ et dont nous ignorons le premier mot. « Il faut en effet – dit encore Paul – que cet être périssable que nous sommes revête ce qui est impérissable ; il faut que cet être mortel revête l’immortalité. »

Telles sont les contraintes d’une raison qui se heurte aux parois de cette prison dont elle ne saurait échapper, puisque les moyens ne lui en sont pas donnés ici-bas… si ce n’est par l’Esprit qui vient illuminer la nuit de la raison d’un soleil encore invisible, mais dont elle devine la lueur au-delà de ses horizons clos. Et ce qui lui advient est d’un autre ordre : non pas de l’ordre de la compréhension mais de l’ordre de la foi, c’est-à-dire de cette confiance indéracinable, qui nous dit simplement, comme on vient de l’entendre au Livre de la Sagesse : « N’ayez crainte : vous êtes dans la main de Dieu et rien ne vous en retirera ! » Et les paroles prononcées par Jésus, dans notre Évangile d’aujourd’hui, demeureront gravées en notre cœur, comme des calligrammes de braise : « Tous ceux que le Père m’a donnés viendront jusqu’à moi ; et celui qui vient à moi, je ne vais pas le jeter dehors. » Alors oui, même en face du précipice – et surtout en face de lui – nous sommes invités à nous lâcher : à abandonner nos prétentions de tout savoir ou de tout expliquer, de tout vouloir enfermer dans la boîte tellement exiguë de notre entendement, alors que nous et nos frères défunts sommes tous destinés à l’immensité. Que l’Esprit Saint ancre cette certitude en nos cœurs !

Édouard Manet, Les Funérailles, vers 1867. Domaine public.