Ici et maintenant

Homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 19ᵉ dimanche du Temps Ordinaire

Sg 18, 6-9 / Ps 32 / He 11, 1-19 / Lc 12, 35-40

À n’en point douter, l’espérance est l’une des plus belles vertus de la vie chrétienne. C’est sous sa bannière que nous avançons, les yeux fixés sur un horizon où pointe déjà l’aube d’un jour nouveau. Cependant, cette manière de voir les choses a été maintes fois critiquée par les philosophes. André Comte-Sponville, par exemple, considère qu’une telle attitude nous détourne du bonheur, dont elle tue le germe dans l’œuf, puisqu’en son nom, on reporte sans cesse au lendemain ce qui doit être vécu ici et maintenant. Au terme de la réflexion qu’il mène à ce sujet, il déclare : « Le contraire d’espérer, c’est connaître, agir et aimer. C’est là le seul bonheur qui ne soit pas manque. Non pas le désir de ce qui n’est pas, mais la connaissance de ce qui est, la volonté de ce qu’on peut, l’amour de ce qui passe et qui n’a même plus besoin d’être possédé. Non plus le manque mais la puissance ; non plus l’espérance mais le courage ; non plus la nostalgie, mais l’engagement. Ce qu’il s’agit donc d’opérer – dit-il – c’est une conversion du désir. Il ne s’agit pas de s’interdire d’espérer ; il s’agit, dans l’ordre théorique, de croire un peu moins et de connaître un peu plus et, dans l’ordre pratique, d’espérer un peu moins et d’agir un peu plus. »

Tout cela est fort bien dit… et il n’est pas si facile d’y répondre. En effet, si l’espérance devait être comprise de cette manière-là, comment y voir encore une vertu ? Mais, justement, ce que décrit Comte-Sponville n’est pas ce que la pensée chrétienne entend par « espérance ». En fait, cette critique se focalise davantage sur la notion d’expectative que sur celle d’espérance. Et les deux termes sont loin d’être équivalents. Si l’expectative est une démission par rapport au présent, l’attente souvent déçue de ce dont on s’imagine pouvoir jouir plus tard, l’espérance est, au contraire, la jouissance anticipée d’une réalité déjà présente – puisque « Dieu veille sur ceux qui mettent leur espoir en son amour » (Ps 32, 28) –, même s’il ne nous est pas encore donné de connaître pleinement cet amour. On ne peut imaginer deux réalités plus antinomiques que celles-là.

Dans un cas, on s’étiole en scrutant les horizons d’un avenir improbable et l’on se démobilise de ses responsabilités ou des ressources actuelles d’un bonheur possible ; dans l’autre, on jubile de savoir que le bonheur est là, que l’Époux se tient à la porte du présent et que toutes les réalités qui nous entourent s’en trouvent déjà transfigurées. Certes, dans un cas comme dans l’autre, apparaît le motif d’une projection de l’esprit sur un événement qui n’est pas encore actuel. Mais je repense, à ce sujet, à ce que dit André Gide dans ses Nourritures terrestres : « Le présent serait plein de tous les avenirs, si le passé n’y projetait déjà une histoire unique. » L’expectative est vaine car elle s’efforce d’imaginer le futur en fonction d’un passé forcément révolu et, ce faisant, elle nous désolidarise du présent ; l’espérance, elle, accueille un avenir qui vient et, de multiples manières, nous montre que sa promesse est déjà en train de s’accomplir.

L’espérance chrétienne – c’est ce qu’André Comte-Sponville ne semble pas voir – n’est pas une attente de ce qui nous manque, mais la disposition ardente à recevoir ce qui est là, encore insaisissable ; de ce qui nous advient, ici et maintenant. Mais cette disposition implique la foi : celle qui permit à Abraham de se mettre en marche vers un avenir promis, même s’il ne savait pas où il allait (cf. He 11, 8). Et cette foi – redisons-le – est avant toute chose une confiance dans l’amour que Dieu a mis en nous. « Que ton amour, Seigneur, soit sur nous comme notre espoir est en toi ! » (Ps 32, 22). Sans la foi, l’espérance n’est qu’une projection stérile, une expectative mensongère qui nous empoisonne la vie. Mais unie à la foi, elle devient source de délivrance. « Frères – écrit l’auteur de la Lettre aux Hébreux (en qui de nombreux exégètes pensent discerner la plume de saint Barnabé) –, la foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas » (He 11, 1).

L’espérance est alors tout autre chose qu’une simple expectative : elle est l’expérience immédiate et intime d’une joie qui n’appartient pas à ce monde, une certitude que ce don de la vie, qui est à l’origine de ce que nous sommes, n’est pas achevé et qu’il continue toujours à s’offrir. Et la conscience de cette incomplétude est la condition même de la jouissance que nous pouvons en avoir, puisqu’elle donne au désir de ne jamais s’épuiser. Il ne s’agit donc plus de bouger, d’aller voir ailleurs si j’y suis. Il s’agit de savoir que je suis… puisque Dieu vient à moi. C’est lorsque tu auras fini de le chercher en d’autres lieux, que Dieu, enfin, te trouvera. Et ce sera au centre de ta vie, au cœur de ton présent… C’est exactement ce que dit le Livre de la Sagesse que nous venons d’entendre : « La nuit de la délivrance pascale était déjà connue d’avance par nos pères. Assurés des promesses auxquelles ils avaient cru, ils étaient dans la joie » (Sg 18, 6).

Il est vrai que notre besoin de bonheur est impossible à rassasier. C’est un fait que nul ne saurait nier. Mais au lieu d’y voir une malédiction, n’avons-nous pas la possibilité d’en faire une bénédiction ? En effet, que resterait-il de notre entrain, de notre élan, de notre désir – bref, de notre vie –, si notre soif de bonheur pouvait être rassasiée ? Encore une fois, si l’on se condamne à vivre dans l’expectative, il est évident que notre situation – et les frustrations qu’elle engendre – est intenable. L’homme est alors déchiré entre le peu qu’il réussit à obtenir et l’infini auquel il aspire.

C’est ainsi que le spectre de l’expectative s’emploie à poignarder le cœur de notre espérance. Il nous enferme dans le cours du temps ; il fait de nous les otages du moment que nous vivons et qui, en devenant une prison, nous détourne de ce qu’il nous offrait. L’espérance, au contraire, vient briser le maléfice du temps : elle nous montre qu’il n’est qu’une appréhension provisoire de la réalité et que, dès cette vie présente, nous avons la possibilité d’entrevoir cette plénitude, qu’avec nos entraves, nous peinons à rejoindre. Cela n’efface ni les souffrances, ni les doutes, ni les découragements, bien entendu – le christianisme est peut-être la plus réaliste de toutes les religions –, mais cela ouvre une perspective et empêche les vantaux de la désespérance de se refermer sur nous. Dès lors, le principe de réalité auquel on se heurte peut être perçu comme une rampe de lancement, plutôt que comme un infranchissable rempart.

On dit qu’Abraham – l’homme de la foi, mais aussi de l’indéracinable espérance – « vivait sous la tente, car il attendait la ville qui aurait de vraies fondations : la ville dont Dieu lui-même est le bâtisseur et l’architecte » (He 11, 9-10). Le père de tous les croyants bénéficiait d’une clairvoyance que nous sommes invités à partager : toutes les réalités qui nous entourent sont des réalités transitoires. Voilà ce que signifie “vivre sous tente”. Nous aussi, nous sommes des nomades dans un monde qui ne nous appartient pas et qui, de surcroît, n’est qu’un monde transitoire. À quoi bon y placer nos espoirs ? Que pourrions-nous attendre de cette terre qui est là aujourd’hui et aura disparu demain ? La science nous le confirme : dans cinq milliards d’années, le soleil aura épuisé son énergie et disparaîtra, ne laissant que ténèbres autour de lui. Autant dire que c’est après-demain… puisque le désir qui nous habite ne se satisfait pas d’une durée limitée. Ainsi que le reconnaissait Nietzsche, de toutes ses forces, l’homme appelle et appelle encore l’éternité : « Alle Lust will Ewigkeit, will tiefe, tiefe Ewigkeit ! »

Cette éternité n’appartient pas à ce monde ; cette éternité, c’est justement la ville qu’Abraham attendait. C’est là que Jésus nous invite à garder ce trésor inépuisable que le voleur ne dérobe pas, et que la mite ne détruit pas. « Car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur » (Mt 6, 21). Notre cœur est donc déjà invité à être citoyen du ciel. Et, en plus, cette ville espérée par Abraham, saint Jean l’a vue descendre sur la terre (cf. Ap 21, 2). Cela signifie que le sujet de notre espérance n’est plus perdu dans les nuées ou dans un futur improbable, il est ici, au milieu de nous, dès que s’ouvrent les yeux de la foi. « Tenez vos lampes allumées » (Lc 12, 35), nous dit l’Évangile de ce jour, car il est bienheureux celui que le maître trouvera en train de veiller, inflexible dans l’espérance et fidèle au présent.

Le Temps vaincu par l'Amour, Vénus et l'Espérance, Simon Vouet, XVIIe siècle. © 1990 GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Gérard Blot