Frère Guy Musy, OP — 90 ans
Il existe des vies dominicaines qui ne se résument ni à des fonctions, ni à des honneurs, mais à une fidélité persévérante : continuer à annoncer l’Évangile simplement, humblement, dans chaque époque où l’on se trouve placé. La vie du frère Guy Musy appartient clairement à cette catégorie.
Né en 1936 à Domdidier, dans le canton de Fribourg, il grandit dans une Suisse encore largement rurale, marquée par un catholicisme vivant, mais déjà confronté aux profondes transformations du monde moderne. Or ce monde moderne deviendra, toute sa vie, le véritable lieu de sa prédication.
Il entre dans l’Ordre des Prêcheurs en 1956. Il n’a pas vingt ans.
Six ans plus tard, en 1962 — année d’ouverture du concile Vatican II — il est ordonné prêtre. Ce simple détail chronologique éclaire toute son existence : sa vie sacerdotale se déploiera entièrement dans l’Église issue du Concile, appelée à annoncer l’Évangile non plus dans une chrétienté acquise, mais dans une société pluraliste, souvent indifférente, parfois critique.
Après des études de théologie en Belgique et en Suisse, puis un complément de formation à l’université de Heidelberg, il reçoit une mission caractéristique de la tradition dominicaine : l’université. Il devient aumônier de l’Université de Lausanne.
Ce ministère universitaire marque profondément son approche pastorale. Il découvre que la foi ne se transmet pas par contrainte ni par discours abstrait, mais par la conversation patiente, la disponibilité, et le respect des questions réelles. Une conviction qu’il gardera toute sa vie : la prédication commence par l’écoute.
En 1970, une nouvelle étape s’ouvre.
Il est envoyé au Rwanda, où il restera près de vingt ans.
Là, il est successivement aumônier de l’Université nationale à Butare, curé dans des quartiers populaires de Kigali, puis responsable de Caritas Kigali. Ce long séjour africain sera déterminant. Il y découvre une Église jeune et fervente, mais aussi fragile, travaillée par de profondes tensions sociales. Le missionnaire dominicain n’y exerce pas d’abord une autorité doctrinale : il accompagne, enseigne, visite, écoute, et apprend lui-même. Comme beaucoup de missionnaires de sa génération, il comprendra que l’annonce de l’Évangile n’est pas l’exportation d’une culture européenne, mais la rencontre d’un peuple.
De retour en Suisse en 1989, il reprend un ministère d’enseignement et de formation : à Genève dans un cadre œcuménique, puis à l’École de la foi à Fribourg. Cette étape correspond à une autre dimension typiquement dominicaine : aider les chrétiens adultes à comprendre leur foi dans un monde intellectuellement exigeant.
Mais une caractéristique de sa vie mérite d’être particulièrement soulignée : la prédication par l’écriture et les médias.
Pendant plus de vingt ans, il collabore à L’Echo-Magazine et intervient régulièrement dans la presse et à la radio. Il devient ainsi l’un de ces prêcheurs contemporains qui n’occupent pas seulement une chaire d’église, mais entrent dans les maisons par les journaux et les ondes. La prédication dominicaine a toujours utilisé les moyens de communication de son temps : la dispute universitaire au Moyen Âge, l’imprimerie à l’époque moderne, et aujourd’hui les médias.
Ce qui frappe surtout, cependant, est ce qui vient ensuite.
À un âge où beaucoup se retirent du ministère public, le frère Guy Musy entreprend une nouvelle forme de prédication : la vidéo et Internet. Avec simplicité, souvent seul face à une caméra, il explique la foi chrétienne, parle des anges, de la prière, de l’Écriture, et répond aux questions contemporaines avec une liberté de ton paisible. Il ne cherche ni l’effet ni la polémique. Il parle comme on parle dans une conversation spirituelle.
On reconnaît là quelque chose de très ancien et très dominicain : saint Dominique lui-même prêchait surtout en chemin, de rencontre en rencontre, dans une parole directe et accessible.
Ainsi, la cohérence de sa vie apparaît clairement. Université, mission africaine, formation d’adultes, presse, radio, puis Internet : ce ne sont pas des activités successives sans lien, mais une même vocation qui s’adapte aux lieux où les hommes peuvent encore entendre une parole spirituelle.
À 90 ans, ce n’est donc pas seulement l’anniversaire d’un religieux que nous célébrons, mais la continuité d’une mission. Une vie dominicaine n’est pas définie par la réussite visible ni par l’influence mesurable. Elle l’est par la persévérance dans la Parole confiée.
Et peut-être est-ce là ce que montre le mieux la vie du frère Guy Musy : prêcher ne signifie pas occuper une tribune, mais rester disponible pour que l’Évangile puisse encore être entendu — quel que soit le siècle, quel que soit le moyen, et même, parfois, simplement depuis un grenier de monastère face à une petite caméra.
Nous lui exprimons, avec reconnaissance et affection fraternelle, nos vœux pour ses 90 ans et notre gratitude pour ce témoignage de fidélité dominicaine à travers les changements d’un monde entier.