Fraternité au-delà des frontières

  • Fr. Guy

Jean-Paul Vesco et le défi d’une Église minoritaire au service de l’humanité plurielle

L’Audace de la fraternité. Jean-Paul Vesco. Éditions du Cerf, 2025, 180 pages

Le 8 décembre 2024, le frère dominicain Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger, est créé cardinal lors d’un consistoire (le dernier ?) présidé par le pape François. Son ami, le frère dominicain Philippe Verdin, rend hommage au nouveau cardinal, apôtre de la fraternité. Une fraternité entre chrétiens bien sûr, mais aussi plurielle ou universelle. Ce qui ne va pas de soi en ces temps de guerre et de haine quasi planétaires.

Philippe Verdin compose un florilège de textes, d’entretiens et autres réflexions du nouveau cardinal sur la fraternité, un thème qui lui est cher. Notre attention se porte surtout sur les fraternités plurielles dont il est question dans le deuxième chapitre de ce livre.

On comprendra facilement ce choix. Jean-Paul Vesco est pasteur d’une Église constituée d’une infime minorité de chrétiens de confession catholique. Quelle fraternité, quelle solidarité entretenir avec une majorité musulmane qui couvre tout le pays et même se confond avec lui ?

La pastorale du cardinal Vesco pourrait servir d’exemple à d’autres Églises, particulièrement celles d’Occident, qui deviennent des îlots minoritaires de croyants, perdus dans un univers autrefois chrétien. De nos jours, de plus en plus d’athées ou d’indifférents occupent le terrain. La fraternité universelle est-elle à l’ordre du jour de l’agenda de nos évêques ? Si oui, sur quelles bases et comment la définir ? Jean-Paul Vesco pourrait les aider.

Le cardinal porte d’abord son regard sur la France, son pays d’origine. La fraternité, comme la liberté et l’égalité, est un des trépieds de la devise républicaine. Cependant, si les deux premiers sont réglés par des dispositions administratives, la fraternité qui est le ciment de la devise ne peut être qu’encouragée par l’État, mais non légiférée. D’autres instances devraient intervenir. Surtout à notre époque d’individualisme et de repli national et religieux.

On pense parfois que la fraternité ne peut avoir qu’une source chrétienne. Erreur ! La fraternité est inscrite au cœur de l’ADN humain. On ne choisit pas ses frères. On naît humain avec des frères de sang, avec une appartenance déterminée. Le christianisme ajoute l’aspiration à une fraternité universelle, offerte à tous les humains parce que nous n’avons qu’un seul Père, « celui qui est aux cieux ».

Encore une vérité qui ne va pas de soi. Le premier meurtre mentionné dans la Bible est un fratricide. Souvent, nous respectons l’altérité du proche non pas dans sa différence, mais dans la mesure où il nous ressemble, dans la mesure où nous le possédons comme notre propriété. La vraie fraternité fait de nous des humains en nous permettant de transcender nos appartenances, sans les nier.

Le cardinal Vesco le sait mieux que personne. Le terme « frère » en terre d’Islam est réservé à celui qui partage la religion du Prophète. Mais il lui est arrivé d’être salué par le terme « frère ». Non qu’il fût un nouveau converti musulman, mais on reconnaissait en lui un lien de filiation à un Père au nom inexprimable, au-delà de toutes les religions. Un frère en humanité, tout simplement.

Le cardinal réfléchit aussi sur la démographie actuelle de son pays d’origine. L’Islam est devenu une des composantes importantes de la société française. Mais ce fait pose un réel défi. Non qu’il faille mettre en doute les aspirations de beaucoup de musulmans à vivre dans une république démocratique, mais reconnaître leur difficulté à concevoir la religion comme séparée de l’État. Dans un tel contexte, la fraternité républicaine pourrait être un obstacle à l’intégration de personnes d’origine maghrébine. Mais les défis n’existent que pour être dépassés. Faisons confiance à notre cardinal et à ses vrais amis pour entreprendre ce long et pénible programme.

Mais les musulmans ne sont pas la seule nouvelle composante de la société française. Il y a aussi les immigrés arrivés récemment pour les raisons les plus diverses. Le cardinal les a déjà rencontrés à Oran. Il avoue qu’il lui fut difficile de les considérer comme des frères et des sœurs, mais plutôt comme des personnes à aider. Cependant, la solidarité économique n’est pas encore la fraternité. Celui qui se montre solidaire n’y parvient que s’il se met à la place de celui qu’il veut aider. Alors, mais seulement alors, la fraternité universelle peut advenir, sans opposition irréductible aux différences, mais comme une valeur complémentaire mise au service de l’épanouissement d’une humanité plurielle.

Les notes qui précèdent ne sont qu’une approche très approximative de celles développées par l’auteur au fil des pages de son livre.

La fraternité est le ressort et l’espérance de vie de notre humanité plurielle.

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