Face à face
Ac 10,34-43 / Ps 117 / Col 3,1-4 / Jn 20,1-9
Dans l'Évangile d'aujourd'hui, la scène de la Résurrection se résume à la rencontre de deux visages : celui de Jésus et celui de Marie-Madeleine, l'un rayonnant et l'autre larmoyant. Et c'est toute l'histoire du monde qui se profile entre ces deux faces tournées l'une vers l'autre. C'est l'histoire de notre monde, avec tous ces visages baignés de larmes, ces hommes et ces femmes submergés par la douleur, l'angoisse, le deuil ou le chagrin, qui cherchent désespérément une main secourable, un rayon de joie ou un souffle de vie... Et puis, en ce jour, alors que le soleil se lève sur l'horizon, le visage béni d'une incroyable espérance : celui du Christ et de tous ceux qu'il éclaire de sa présence ; celui qui resplendit au cœur d'un monde effaré de sa propre fragilité.
Cet Évangile de la Résurrection ne saurait être plus actuel, puisqu'il nous met en présence de deux expériences radicalement différentes. D'un côté, celle du tombeau vide : un signe négatif – celui de Jonas – que Jésus avait promis. Les disciples comprennent qu'il est vraiment Dieu, justement parce que son tombeau est vide. Et voici la peur qui surgit du tréfonds de l'âme : « Et si nous nous étions trompés ? Et si la mort était, en réalité, plus forte que la vie ? » Et, durant plusieurs jours, les Apôtres vont être cloîtrés dans les murs de cette peur intrinsèque, dans l'attente de jours meilleurs et sans savoir au juste ce qui les attend.
Et, de l'autre côté, le mystère impossible à décrire : ces rencontres si étranges avec le Ressuscité qui se donnent soudain, au moment le plus imprévu, et qui semblent nous extraire du récit, nous tirer de cette histoire qui est la nôtre et qui suit son cours. Ces moments où le temps est suspendu, où le ciel se fait présent au milieu de la terre en souffrance, où l'éternité vient se lover au cœur du temps. Oui, ce matin-là, brille dans le mystère d'un face-à-face : deux visages qui se sont aimés et qui se reconnaissent. Le premier, larmoyant de douleur, et l'autre, rayonnant de douceur. D'un côté, Marie qui se lamente amèrement : « Où a-t-on déposé mon Seigneur ? », comme un écho de la voix de la bien-aimée du Cantique : « J'ai cherché mon Aimé, mais ne l'ai point trouvé » (Ct 5,6). Et devant elle, dans la lumière de ce jour nouveau, le visage de Jésus qui prononce simplement son nom : « Marie ! » Et cela suffit… L'histoire est retournée… ! Bien sûr, elle cherche à le retenir près d'elle, afin que la vie ne devienne pas intolérable ; mais le Christ lui intime l'ordre de demeurer : « Ne bouge pas ! Reste là où tu es ! Tu as déjà tout reçu, puisque tu as mon amour. N'en demande pas plus. Je vais me retirer de ta présence. Je vais laisser ce tombeau vide, cet espace béant, afin que l'homme me cherche, moi qui suis de passage. »
Puis tout se met en branle : Pierre et Jean courent, à perdre haleine, avec l'espoir insensé que tout cela soit vrai. D'un côté, une femme, dans la lumière ; de l'autre côté, deux hommes qui s'agitent et qui détalent vers un tombeau vide. D'un côté, une femme seule : elle représente l'unité, celle qui est au centre de tout : plus rien ne presse ; elle ne cherche plus rien, puisqu'elle a déjà trouvé. Et de l'autre côté, deux hommes affolés : ils symbolisent la dualité de notre monde où tout est perçu en fonction de son contraire : le jour, mais aussi la nuit ; l'amour, mais aussi la peur de perdre l'être aimé. Et cette quête de l'homme qui court en tous sens, avec la touchante illusion de tout sauver. Marie a préféré rester en ce jardin si proche du ciel. Et c'est là qu'elle sera elle-même touchée par la Bonne Nouvelle. Après quoi, tous les autres se mettront en route, pour proclamer, jusqu'au bout du monde, ce mystère dont, la première, elle a été le témoin privilégié et qui va changer le cours de l'histoire pour toujours. Mais son rôle, à elle, est de rester là : près de la source vive, celle de la lumière que ses yeux ont contemplée. Pour les autres, aux prises avec l'écrasante réalité, le tombeau s'ouvre sur un vide vertigineux. C'est la nuit de la foi, l'invitation à croire ce que l'on ne voit pas. Et c'est ainsi que le croyant, encore tremblant, se met en route, comme Pierre et Jean, avec un cœur qui bat si fort.
Et voici les deux rôles définis : d'un côté celui de l'homme qui est en quête, qui cherche la lumière et peine à la trouver, qui chemine et qui, par sa parole, s'efforce de guider les autres. Et en face, le rôle si discret de la femme, qui se tient dans le silence, car elle est le témoin de l'indicible lumière. Elle ne cherche plus : elle a déjà trouvé ; ou, plus exactement, elle a été trouvée par l'époux qui lui a désigné sa place, au centre du monde, là où se cache le Royaume qui est au milieu de nous. Autrefois aussi, c'est l'homme qui sortait et s'affrontait aux périls du chemin, afin de rapporter aux siens de quoi subsister. Alors que la femme, elle, en son humble fidélité, restait en sa chaumière et se tenait auprès de l'âtre, avec la tâche essentielle d'en raviver la flamme, lorsqu'elle menaçait de s'éteindre. C'est d'ailleurs de là que vient l'expression de « femme au foyer ».
Et l'histoire du monde est ainsi faite : de ces deux expériences, dont chacune est nécessaire. Car l'humanité est, à la fois, ce peuple qui chemine dans les ténèbres : c'est, en tout cas, ainsi qu'il perçoit son destin, en cette vallée de larmes. Et plus encore en ces temps où l'homme s'inquiète, se trouble, perd confiance ou ne comprend plus. Mais ce n'est là que la part visible de l'histoire… Il y a aussi l'autre versant : celui de cette histoire qui coule de manière souterraine et irrigue nos jours : cette histoire invisible qui est celle de Dieu. L'histoire du salut : celle qui ne se laisse pas entraîner par les caprices du temps qui altère tout ; celle qui se tient immobile, à la lisière de l'éternité, là où l'essentiel demeure et n'est jamais menacé.
En témoin privilégié de cette histoire-là, la femme nous offre le meilleur conseil spirituel que l'on puisse donner à quelqu'un : « Reste tranquille ! » Oui, l'histoire invisible nous invite à rester tranquilles, puisqu'il ne manque rien et que tout nous a été donné ; puisque la victoire sur la mort est déjà acquise, même si nous peinons à y entrer, à nous laisser toucher par elle. La victoire a été remportée par le Christ, au sortir des enfers. Elle est inscrite en nous, cette promesse, au plus intime de nous-mêmes. Mais comme disait saint Augustin : « La distance qui nous sépare des confins de l'univers n'est rien en comparaison de la distance qui nous sépare du centre de nous-mêmes. » Là où la porte du tombeau est demeurée ouverte.
On comprend mieux, alors, l'importance du rôle de la femme, cette gardienne du centre, cette sentinelle de la paix et du silence, de ce point crucial où la ligne du temps croise celle de l'éternité. De son côté, l'homme est toujours en mouvement : toujours inquiet, happé par la course du monde, semblant avoir toujours quelque chose à prouver, s'efforçant d'être maître de son destin. L'homme et la femme, depuis le commencement... Ève était au centre du jardin, puisqu'elle était auprès de l'arbre, à l'heure d'être tentée. Mais où donc se trouvait Adam, à ce moment-là ? En quête de quoi errait-il ? Qu'avait-il besoin de chercher dans ce jardin où tout était donné ? Sa place n'était-elle pas auprès de sa femme ? Car, en l'absence du mari, le serpent viendra rompre le silence béni de l'épouse, en immisçant le murmure dans sa conscience, et avec le murmure le doute, et avec le doute le péché que tous deux partageront.
De ces deux attitudes, si différentes, naîtra l'histoire de l'humanité, du masculin et du féminin, de la contemplation de cette femme assise aux pieds du Christ, et de l'agitation de ces hommes qui pensent avoir un monde à conquérir et se préoccupent pour beaucoup de choses, quand une seule suffit. Chacun des deux joue son rôle, bien entendu. Et tous deux sont nécessaires. Les mouvements et les conquêtes de l'homme ne sont pas inutiles, nous le savons. Mais ils porteront du fruit, à condition de ne pas perdre de vue ce centre où ils ont puisé leur inspiration première.
Avant d'instituer l'Ordre de ces Frères Prêcheurs qui couraient les chemins pour mettre le feu au monde, saint Dominique a fondé, à Prouilhe, une communauté de sœurs cloîtrées. Il disait que la parole des frères ne vaudrait rien sans le silence et la prière des sœurs qui l'inspireraient et lui obtiendraient toute fécondité. Oui, la lumière de la Résurrection est là, au centre du monde. Et de là, elle brille sur toute la terre, même si beaucoup ne la voient pas encore. Car pour la voir, il faut passer sur l'autre versant de l'histoire ; il faut entrer en soi et trouver ce secret sanctuaire qui est celui où le Christ se lève en nous.