Entretien : Ouvrir les yeux sur le réel
Le frère Nicolas Burle est une figure bien connue de la Province dominicaine de France. Entré dans l’Ordre en 2007, il a longtemps vécu au couvent de Lille, où il a notamment dirigé le programme Dom&Go, le volontariat international dominicain. Il a aussi été aumônier des Scouts Unitaires de France et s’est beaucoup investi dans le monde de l’éducation, notamment à l’ensemble scolaire Marcq Institution.
Aujourd’hui installé en Suisse, il entreprend une thèse en éthique et morale à l’Université de Fribourg. Sa réflexion s’inscrit dans une tension féconde entre l’étude, la vie communautaire et la recherche d’un vivre-ensemble fondé sur la vérité et la fraternité.
Dans cet entretien, il revient sur son parcours, le thème de sa recherche – le « désaveuglement » – et sa manière de penser la théologie morale comme un chemin de liberté et de communion.
Tu viens de France et tu arrives à Fribourg après un temps passé à Lille. Pourrais-tu nous dire brièvement d’où tu viens et comment tu es arrivé au couvent de Saint-Hyacinthe aujourd’hui ?
Je viens du couvent de Lille, où j’ai vécu et travaillé pendant six ans. Le provincial de France m’a envoyé ici pour commencer une thèse à l’Université de Fribourg, notamment parce que mon directeur de thèse, le frère Didier Caenepeel, y enseigne. C’est mon septième déménagement en dix-huit ans de vie dominicaine, et le deuxième à l’étranger après le Canada en 2012. Je ne sais pas si c’est un record, mais à chaque fois, cela me pousse à faire le tri dans mes affaires — et à arriver plus léger dans une nouvelle communauté.
On pourrait presque dire que tu as fait vœu de mobilité...
(Rires.) Oui, on pourrait ! Cela fait partie du jeu : être prêt à partir, à recommencer, à se laisser déplacer intérieurement autant que géographiquement.
Tu entames un doctorat en éthique et morale. Quel est le thème central de ta recherche ?
Le thème de ma thèse est le désaveuglement. Ce mot m’est venu d’une coïncidence biblique qui m’a intrigué : dans la Genèse, après la désobéissance d’Adam et Ève, et dans l’épisode des disciples d’Emmaüs en Luc 24, on lit la même phrase : « Alors leurs yeux s’ouvrirent. »
Cela m’a fait réfléchir : qu’est-ce qu’« ouvrir les yeux » ? Qu’est-ce qui fait passer de la cécité à la lucidité ? Et comment garder les yeux ouverts sur le mal et le bien à l’œuvre dans nos vies ?
Pour explorer cette question, j’étudie une démarche peu connue et rarement pratiquée : la correction fraternelle évoquée en Matthieu 18 :
Si ton frère a commis un péché contre toi, va lui faire des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère. S’il ne t’écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes afin que toute l’affaire soit réglée sur la parole de deux ou trois témoins. S’il refuse de les écouter, dis-le à l’Église ; et s’il refuse encore d’écouter l’Église, considère-le comme un païen et un publicain.
Quand quelqu’un a commis un mal, Jésus invite à aller le voir seul à seul, puis avec deux ou trois témoins, puis devant la communauté ; et enfin, s’il persiste, à l’écarter. Cette procédure, qui peut sembler rude, vise en réalité à ouvrir les yeux — de soi, des autres, de la communauté — sur le mal commis et subi, pour retrouver la communion et la vérité.
On ne se rend pas compte à quel point cette page de l’Évangile parle de la vie ordinaire.
Exactement. On parle souvent de pardon, rarement de correction fraternelle ; or c’est une étape essentielle pour voir clair, ensemble.
Quelles grandes figures inspirent ton travail en ce moment ?
Je me sens un peu comme un nain dans les mines de la Moria : je cherche un filon ! (sourire) Mais deux auteurs nourrissent ma réflexion depuis longtemps : Joseph Ratzinger et René Girard.
Chez Ratzinger, je m’intéresse à ce qu’il appelle la raison élargie. Il s’agit de dépasser une rationalité purement empirique ou technique, sans la mépriser pour autant. Ratzinger imagine la raison comme une série de cercles : la raison scientifique, la raison philosophique et contemplative, puis la foi, qui ouvre la raison au divin. Et, au centre de tout, l’amour : le moteur qui pousse à mieux connaître celui qu’on aime et à se donner dans la logique du don et de la réconciliation.
Girard, lui, m’aide à lire la Bible autrement. Il dévoile la violence mimétique — ce mécanisme par lequel nous désirons ce que les autres désirent, devenant ainsi leurs rivaux. Sa distinction entre le mensonge romantique et la vérité romanesque est lumineuse : la culture, tout comme la Bible, nous aide à voir clair sur le mal et le bien qui nous traversent.
On sent que tu aimes les auteurs qui décapent un peu les illusions…
Oui, c’est ça ! Ceux qui obligent à regarder le réel en face, sans le travestir.
Comment vois-tu le lien entre l’étude académique de la morale et la vie pastorale ou spirituelle des fidèles aujourd’hui ?
J’aimerais que ma thèse ait un terrain d’application concret. Une école, par exemple, serait un lieu idéal : un espace d’apprentissage, donc de désaveuglement par excellence. C’est aussi un milieu où le regard qu’on porte sur un élève peut changer sa trajectoire. Et puis, il faut des temps de relecture collective — entre professeurs, entre élèves — pour éviter les dérives. La correction fraternelle pourrait y avoir toute sa place.
Je ne sais pas si « l’utilité » est la première qualité d’une thèse, mais j’aimerais qu’elle aide à mieux comprendre ce qui se joue dans tout groupe humain. Quels sont les garde-fous indispensables ? Littéralement, qu’est-ce qui nous garde des fous ? (rires) Et, plus concrètement encore, je crois qu’il est impossible de se confesser sans se désaveugler sur sa propre vie.
Souvent, la morale est perçue comme austère ou contraignante. Qu’aimerais-tu que les gens découvrent de neuf ou de libérant à travers ton approche ?
C’est drôle, parce que je n’ai jamais trouvé la morale austère ni contraignante, mais plutôt parfaitement vraie et complètement inutile. Soit elle décrivait ce que je vivais déjà — donc pourquoi en faire une science ? — soit elle paraissait totalement hors de portée.
C’est pourquoi je préfère parler de théologie morale : quel regard Dieu porte-t-Il sur l’homme, et quels moyens nous donne-t-Il pour avancer vers Lui ? La morale chrétienne n’est pas un ensemble de règles : c’est une aventure spirituelle et humaine qui engage tout l’être — cœur, âme, force et intelligence — autour du double commandement d’aimer Dieu et son prochain (Luc 10,27). Et Jésus ajoute : « Tu as bien répondu. Fais cela, et tu vivras. » Voilà tout un programme !
Et ça sonne plus vivant que “Code moral, article 3, paragraphe 2”…
(Rires.) C’est sûr ! La morale, quand elle est vécue, n’a rien d’un code : elle devient souffle et orientation.
Dans le contexte actuel, et particulièrement pour les jeunes générations, quels sont les défis éthiques les plus urgents ?
Je crois que tout part d’une confusion sur la liberté. Beaucoup pensent que liberté = nombre de choix possibles. Plus j’ai le choix, plus je suis libre. Mais c’est une catastrophe. Plus j’ai le choix, plus je suis paralysé !
Être libre, c’est oser sortir du rond-point, choisir une direction et s’y tenir. On pourrait dire : être libre, c’est être fiable. Que ma parole compte. Que mon “oui” soit un vrai “oui”. Et quand les jeunes découvrent cette vision chrétienne de la liberté, ils en sont souvent bouleversés.
De nombreux maux — individualisme, consumérisme, utilitarisme, égotisme — naissent d’une mauvaise compréhension de la personne et de la liberté. Bossuet avait cette formule terrible : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les conséquences dont ils chérissent les causes. » Si l’on veut reconstruire une société plus heureuse, il faut s’attaquer aux causes, pas seulement aux symptômes.
Tu viens tout juste de rejoindre la communauté de Saint-Hyacinthe. Comment cette vie en Suisse nourrit-elle ta recherche et ta vocation dominicaine ?
Je ne suis là que depuis un mois, donc c’est encore tout frais ! Mais j’ai été très bien accueilli par les frères. Nous avons commencé par une semaine de retraite communautaire — un temps fort de prière et de fraternité.
À Fribourg, je suis entouré de frères d’une immense sagesse. C’est impressionnant : cela pousse à hausser son niveau ! Et c’est l’un des beaux fruits de la vie commune : j’aborde des sujets que je n’aurais jamais imaginé seul. La vie fraternelle ouvre les yeux… et les oreilles.
Et visiblement, elle élargit aussi la curiosité !
Oui, absolument. C’est une école de patience, d’écoute, d’émerveillement...
Pour conclure, quels souhaits ou espérances aimerais-tu partager avec celles et ceux qui liront cette interview ?
Un souhait : aidez-moi à découvrir la Suisse ! Pas seulement ses paysages splendides, mais aussi sa culture, son histoire et ses débats d’aujourd’hui.
Et une espérance : « Qui regarde vers Lui resplendira, sans ombres ni troubles au visage » (Psaume 33). C’est une promesse que j’aime beaucoup, et que je souhaite à chacun.
Merci, frère Nicolas.
À travers cet échange, nous avons découvert un frère à la fois réfléchi et proche du réel, soucieux d’unir intelligence et vie spirituelle. Chez le frère Nicolas, la recherche universitaire ne se sépare jamais de la vie commune ni de la prière : elle s’y enracine, elle s’y éclaire. Sa réflexion sur le « désaveuglement » dit bien quelque chose de notre temps : apprendre à voir clair, à discerner ensemble, à rester ouverts au vrai et au bien.
Nous lui souhaitons une belle route en Suisse et une thèse féconde à Fribourg !