En attendant la gloire

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 7ème dimanche de Pâques

Ac 7,55-60 / Ps 96 / Ap 22,12-17 / Jn 17,20-26

« Nul ne peut voir Dieu et rester en vie », nous avertit la Bible (Ex 33,20). C'est ce qu'a démontré Étienne, à l'heure de son martyre : il a vu la gloire de Dieu… puis il s'est endormi dans la mort (cf. Ac 7,55 ; 60). Et c'est parce qu'il était aux portes de la mort, que cela lui a été donné. Voir la gloire… Le vieux rêve de l'homme dont Jésus nous affirme qu'il se réalisera… dans l'au-delà. « Je veux que là où je suis, ils soient eux aussi avec moi, et qu'ils contemplent ma gloire » (Jn 17,24). De la même manière, saint Augustin distingue le temps de la vision et le temps de la foi, puisque la foi consiste justement à croire ce que l'on ne voit pas.

« L'Église connaît deux genres de vie – écrit-il –. L'une de ces vies est dans la foi, l'autre dans la vision ; l'une pour le temps du voyage, l'autre pour la demeure d'éternité ; l'une dans le labeur, l'autre dans le repos ; l'une sur la route, l'autre dans la patrie ; l'une dans le travail de l'action, l'autre dans la récompense de la contemplation. » Et le temps de la foi n'est autre que celui de l'écoute attentive. Si les Grecs sont les adeptes de la vue, les Juifs, de leur côté, sont les disciples de l'écoute : « Shema Israël » « Écoute Israël, le Seigneur ton Dieu est unique… » Par voie de conséquence, le grand sujet de la pensée grecque, c'est évidemment la beauté : celle qu'on contemple de ses yeux ; et celui de la pensée juive, c'est bien sûr la vérité : celle qu'on entend proclamer et à laquelle on obéit. De là, dans la Bible, l'interdiction de se forger des images (cf. Ex 20,4) et l'obligation de se fier à l'écoute de la Torah.

Et ce que l'écoute de la parole nous procure n'est de moindre importance : elle éveille en nous une intuition de la vérité ; et ce mot “intuition” est très beau : il fait référence à une sorte de “toucher intérieur”. Certes, la vision est une belle chose ; mais le toucher, ce n'est pas mal non plus… En bon Juif, saint Thomas l'a compris, lui qui réclame de toucher le Christ ressuscité (cf. Jn 20,25). Ce n'est pas encore la gloire, évidemment, ce n'est pas encore la vision, mais c'est un pas décisif vers le mystère. Et comme le dit Victor Hugo : « C'est parce que l'intuition est mystérieuse qu'il faut l'écouter ; c'est parce qu'elle semble obscure qu'elle se révèle lumineuse. »

Le Livre des Actes des Apôtres nous dit que les Juifs qui entouraient Étienne « poussèrent de grands cris et se bouchèrent les oreilles » (Ac 7,57) : leur premier devoir est pourtant celui de l'écoute. C'est aussi celui de saint Jean qui vient d'affirmer : « J'ai entendu une voix qui me disait… » (cf. Ap 14,13). Lui aussi est sur le plan fondamental de la foi, même si, comme Étienne, à deux pas de sa propre mort, il est gratifié d'une vision qui lui permet d'anticiper son propre état de gloire et de voir ce que les mortels ne voient pas.

« L'Esprit et l'Épouse disent : viens ! » (Ap 22,17). Magnifique verset que nous venons d'entendre. C'est bien sur le registre de la parole que l'Esprit et l'Épouse, Dieu et l'humanité, établissent un contact entre eux. Et « celui qui entend cet appel, qu'il dise : viens ! » Dieu ne se montre pas à nos yeux, mais il répond à notre appel. Et nous de même. Il ne s'agit pas de nous montrer, en cédant à la fausse gloire, mais de nous établir dans ce dialogue amoureux où chacun se dévoile peu à peu. Être cœur à cœur avant d'être face à face. Et cette parole gardée, consignée, propagée, est celle qui fera progresser la foi dans le monde. « Je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là, mais encore pour ceux qui, grâce à leur parole, croiront en moi » (Jn 17,20).

Une grande question, qui a occupé de nombreux théologiens, est de savoir si Jésus, durant sa vie terrestre, possédait la vision du Père. Et la réponse est forcément négative : parce que son humanité y faisait écran, étant donné que la condition est celle de l'humain et celle du pèlerinage de la foi. Le Christ nous en donne l'exemple et nous demande de suivre ses pas. Cela nous est d'ailleurs confirmé par la lecture que nous avons entendue, le jour de l'Ascension : « C'est avec assurance que nous entrerons dans le véritable sanctuaire : nous avons là un chemin nouveau et vivant que le Christ a inauguré en franchissant le rideau du Sanctuaire ; or, ce rideau, c'est sa chair. » Et cette chair est aussi la nôtre : close sur elle-même, elle est devenue opaque et ne laisse plus passer la lumière.

À la fin de sa vie, Jésus demande au Père d'être glorifié, d'être rendu à la gloire « cette gloire que tu m'avais donnée avant la création du monde » (Jn 17,5). Ne doit-on pas en conclure que la création du monde constitue déjà le premier acte de cette kénose, cette acceptation du Christ de perdre sa gloire pour un temps ? Si l'on s'en tient aux paroles du Christ, cela semble bien être le cas. En effet, la création toute entière – celle où Jésus a choisi de s'incarner – souffre dans les douleurs de l'enfantement (cf. Rm 8,22). Et c'est bien là que le Fils de l'Homme nous rejoint. En ce sens – ainsi que l'enseignait saint Bonaventure de Buonareggio –, la Rédemption opérée par le Christ n'est rien d'autre que le dernier acte de la Création ; et tout cet immense drame était connu de lui et mis en scène dès le commencement.

Jésus le sait : la création entière est destinée à devenir ce corps visible où le ciel et la terre seront déchirés par le péché, se trouveront séparés l'un de l'autre. Et un abîme a été placé entre l'un et l'autre, déclare Abraham au mauvais riche (cf. Lc 16,26). Or, ce corps disloqué est devenu celui du Crucifié. Il devient visible, pour nous, sur le gibet du Golgotha. Oui, le Seigneur est allé jusque-là, assumant notre condition de pécheurs, privés de toute gloire. Dépouillé lui aussi de sa gloire, sans exiger le rang qui l'égalait à Dieu, il entre dans la nuit de la foi et c'est dans cette même nuit obscure qu'il gravissait, le soir venu, les collines de Galilée, pour faire monter vers le Père sa supplication qui embrassait toute la souffrance de l'humanité (cf. Lc 6,12). Et, au moment de se séparer de ses disciples, il implore le Père de tout récapituler en lui, afin que chaque créature soit inondée de sa gloire.

Voilà ce qui a été donné de contempler à Étienne, notre cher protomartyr : le premier à verser son sang pour Jésus. Si l'entrée dans le temps et dans l'histoire signifie, pour le Fils, une sortie de la gloire ; la sortie du temps et de l'histoire signifie pour Étienne – et pour tous ceux qui auront cru – une sortie de l'histoire afin de rejoindre l'Emmanuel dans la gloire sans fin. Rempli de l'Esprit Saint, Étienne fixait le ciel du regard ; il voyait la gloire de Dieu, et Jésus debout à la droite du Père (Ac 7,55). Étienne n'appartient plus tout à fait au temps : il est en train de glisser du côté de l'éternité, qui est le temps de la gloire. Paul aussi est là, impassible, silencieux et peut-être cynique… Il n'a pas encore vu la gloire : il lui faudra attendre Damas. Oh ! comme elle résonne en nous la supplique de Philippe : « Montre-nous le Père et cela nous suffit » (Jn 14,8). Oui, le désir de l'homme est de pouvoir contempler Dieu dans sa gloire.

En fait, ce n'est que sur la Croix que Jésus atteindra la vision béatifique et remettra ainsi son esprit entre les mains du Père. Et il est frappant de constater que les dernières paroles d'Étienne sont aussi celles du Christ, avant de succomber : « Seigneur, reçois mon esprit » (cf. Lc 23,46). Puis, se mettant à genoux, il s'écria d'une voix forte, ainsi que l'avait fait Jésus : « Seigneur, ne leur compte pas ce péché » (cf. Lc 23,34). L'un et l'autre – le maître et le disciple – ne font désormais plus qu'un. Mais, redisons-le, c'est au passage du goulet de la mort, c'est sur le seuil de l'éternité que cette symbiose s'accomplit. « Heureux ceux qui lavent leurs vêtements dans le sang de l'Agneau : ils auront droit d'accès à l'arbre de la vie et ils entreront dans la ville sainte », déclare Jésus au Livre de l'Apocalypse (Ap 22,14). Et, juste avant, il venait de déclarer : « Moi, je suis l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin » (Ap 22,13). Nous le voyons, la gloire de Dieu englobe tout ce qui est, qui était et qui vient. Dans cette gloire à lui révélée, l'élu acquiert la connaissance de toute chose. La gloire n'est rien d'autre que l'irradiation de l'amour qui nous permettra d'être unis les uns aux autres. Être un, afin de pouvoir contempler celui qui est Un. « Pour que l'amour dont tu m'as aimé soit en eux et la gloire pleinement accomplie » (Ap 17,26).

Mosaïque de Luc-Olivier Merson réalisée par l’Atelier Guilbert-Martin (1922), abside de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre. (Cette photo a été publiée sur Wikipédia par Octave 444. © 2019 Peter Potrowl CC-BY-SA-4.0.)