Chemins du ciel et de la terre
Is 55, 6-9 / Ps 144 / Ph 1, 20-27 / Mt 20, 1-16
« Mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins — oracle du Seigneur. Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins, et mes pensées, au-dessus de vos pensées. » Voici la bonne nouvelle que nous apporte Isaïe, dans la lecture que nous venons d’entendre. Mais pourquoi parler d’une bonne nouvelle ? Ne pourrait-on pas, au contraire, y trouver la condamnation sans appel de nos errances, de nos pauvres cheminements, en quête d’une vérité qui semble sans cesse nous éviter ? Mais non, il n’en est rien ! Certes, nos chemins sont hasardeux, certes ils sont aléatoires et souvent maladroits ; plus souvent qu’à notre tour, nous nous sommes fourvoyés ; certes, nos routes se perdent en mille détours inutiles qui, parfois, nous mènent aux abords de la désespérance. Mais pourtant, ces chemins sont sacrés. Ils le sont, car ils sont les chemins de notre histoire singulière, marqués de l’empreinte des pieds de celui qui s’efforce de cheminer et que Dieu ne cesse jamais d’accompagner, contre vents et marées. S’il manquait ne serait-ce qu’un mètre à ton chemin, tu ne serais pas là où tu es. Et même, dans le meilleur des cas — lorsque nous ne sommes pas trop butés —, ces chemins peuvent devenir, sur la terre, le reflet, même approximatif, de ceux que les anges tracent dans le ciel et qui sont comme les modèles de ceux que nous cherchons à suivre ici-bas.
Je voudrais illustrer cela par un exemple dont la beauté est tout simplement éblouissante. Un écrivain, nommé Louis Charpentier, a mis en lumière un fait étonnant : si l’on relie entre elles une douzaine de ces splendides cathédrales gothiques construites dans le nord de la France, entre la moitié du XIIᵉ et la moitié du XIIIᵉ siècle, on obtient, de manière tout à fait surprenante, un tracé qui réplique, presque à la perfection, celui que dessine, dans le ciel, la constellation de la Vierge. De plus, les cathédrales les plus importantes de ce schéma — toutes dédiées à Notre-Dame — correspondent aux étoiles les plus brillantes de ladite constellation. Avouez que cela a de quoi surprendre.
Or, de manière évidente, cette coïncidence miraculeuse n’est pas due au calcul des hommes. L’emplacement de ces monuments religieux n’a pas été fixé en fonction d’une situation prédéterminée sur la carte. On n’avait d’ailleurs pas, à cette époque, les connaissances cartographiques qui auraient permis de mener à bien un tel projet. Mais surtout parce que ces églises ont été édifiées en des lieux qui ont été marqués, d’une manière ou d’une autre, par l’histoire du salut : la présence de la sépulture d’un saint, la mort héroïque d’un martyr, la manifestation d’un miracle ou, parfois, une apparition de la Vierge. Comme le dit Mircea Éliade : « Un lieu saint n’est jamais choisi par l’homme, mais découvert par lui. » Et l’on pourrait donner de nombreux autres exemples du même phénomène, un peu partout dans le monde. Alors, que peut-on en conclure, sinon que ce tracé céleste, mis en évidence depuis peu, se trouvait comme invisiblement projeté sur la terre et que les sages qui ont été à l’origine de ces magnifiques constructions étaient, sans le savoir, guidés par une main céleste ? L’homme pense suivre sa propre logique ; cependant, sans aller contre sa liberté, la divine Providence s’arrange pour écrire son propre récit sur les pages de notre histoire, et elle le fait à partir d’un patron qui n’appartient pas à notre monde. Comme l’affirme un énoncé de la sagesse du fameux Hermès Trismégiste, dont la figure majestueuse orne le pavement de la cathédrale de Sienne, « ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, afin de réaliser le miracle d’une seule et même chose ». En un mot comme en cent, la gloire du ciel se reflète sur la terre et celle-ci conserve, dans sa mémoire profonde, le souvenir de cette inénarrable caresse.
De manière sans doute moins spectaculaire — mais cependant pas moins vraie —, la même chose se produit pour le chemin que chacun d’entre nous trace sur la terre, tout au long de sa vie. Au Mexique, on dit que Dieu écrit droit sur nos lignes tordues. Magnifique proverbe ! Bien entendu, chacun mène sa vie comme il l’entend, au plus près de sa conscience. Mais en le faisant, il ne s’épargne pas les inévitables imperfections qui marquent nos destins et déforment ce céleste reflet que nous sommes censés reproduire sur la terre que nous foulons. Mais Dieu ne s’effarouche pas de nos erreurs. Il les corrige avec tendresse et nous montre toujours comment retrouver le bon chemin.
Si vous me le permettez, j’utiliserai une métaphore pour décrire sa manière de faire. Nous savons tous ce qu’est un GPS. Quant à moi, j’aime dire que ces trois lettres signifient : « God’s Protection System » : « Système de protection divine ». En effet, l’analogie est frappante. Voyons un peu. Tout d’abord, lorsque nous voyageons à l’aide de ce système de navigation, nous sommes effectivement guidés depuis le ciel : chacun sait que c’est grâce à l’aide des satellites que ces appareils fonctionnent. Dieu lui aussi surveille, de la hauteur des cieux, nos chemins vagabonds et aventureux. Et comme le GPS, il sait quelle est la destination que nous devons atteindre : celle du salut auquel nous sommes destinés. Première analogie. De fait, les enseignements de Dieu ne sont-ils pas partout ? Alors, pourquoi pas là aussi ? Tout nous parle, lorsque nous savons écouter. Mais le plus remarquable est l’infinie patience du « Système de protection divine ». En effet, lorsque vous êtes distraits et que vous ne suivez pas les indications de votre GPS, celui-ci ne se fâche pas. Il se contente de recalculer le meilleur itinéraire qui vous permettra de rejoindre au plus vite la destination que vous vous êtes fixée. Et, autant de fois vous vous trompez, autant de fois il reprendra son calcul, inlassablement, afin de vous indiquer ce qu’il convient de faire au point où vous êtes rendus. Et c’est ainsi que s’établit un dialogue fructueux entre l’initiative légitime de l’homme et l’infinie bienveillance de Dieu. Nous l’avons dit : il écrit droit sur nos lignes tortueuses. Et c’est ainsi aussi que les chemins de la terre ont la possibilité de se rapprocher toujours davantage de leurs prototypes qui se trouvent dans le ciel ou, si vous préférez que, dans une magnifique synergie, les plans de l’homme apprennent à s’accorder aux mystérieux desseins du Père.
Deux fois, j’ai eu le privilège de faire de bout en bout le chemin de Compostelle, la première fois, du midi de la France et la seconde fois, à partir de l’église où j’ai été baptisé, en Suisse. Mon premier pèlerinage, je l’ai accompli au lendemain de mon ordination sacerdotale. J’ai donc célébré toutes mes premières messes au long de ce chemin légendaire que les hommes ont tracé sur la terre, en suivant Dieu. Ce chemin est fascinant. À tel point que, bien souvent, lorsqu’arrive la nuit, on a du mal à s’arrêter et que l’on poursuit volontiers sa route sous les étoiles, quelques heures de plus. Or, comme chaque pèlerin, je me suis rendu compte d’une chose merveilleuse : le chemin de Compostelle, qui va d’est en ouest, suit exactement le tracé de cette voie royale et céleste qu’est la Voie lactée. « Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins » (Is 55, 9). Combien de fois me suis-je répété cette phrase en marchant ?
Dans la plupart des mythologies, la Voie lactée est considérée comme un chemin ou comme une rivière : « rivière de lumière » des Hébreux ou « chemin céleste » des Chinois. Son nom vient d’un mythe grec qui raconte que le lait de la déesse Héra s’est répandu dans le firmament, alors qu’elle allaitait son fils Héraclès. Mais nous savons que ce n’est pas le lait d’Héra qui est ici symbolisé, mais celui de notre Mère à tous : celle qui nourrit le Verbe en nous, celle qui prend soin de notre vie, celle qui veille sur nous : la Mère veilleuse… Mais j’ai aussi découvert un autre secret du camino, comme disent les pèlerins. Entre le chemin de Saint-Jacques et celui de la Voie lactée, entre la terre et le ciel, un troisième chemin se dessine. Celui qu’un autre Jacques — Jacob, le Patriarche d’Israël — a contemplé dans sa vision nocturne : « Or, Jacob eut un songe : voici qu’une échelle était dressée sur la terre, et son sommet touchait le ciel ; et des anges de Dieu montaient et descendaient » (Gn 28, 12).
Comme le dit Christian Bobin : « Nos questions et nos réponses ne se promènent jamais sur le même chemin. » Mais demandons à Dieu que cette échelle se pose aussi sur notre route, afin que les anges qui ne cessent de tisser des liens entre le ciel et la terre soient, pour chacun d’entre nous, les agents bienveillants du « Système de protection divine ». Ainsi, nous apprendrons à nous perdre moins souvent et, plus sensibles à l’inspiration qui nous vient d’en haut, nous serons capables de poser nos pieds dans les traces de Celui qui nous précède et qui a voulu suivre, lui aussi, nos humbles sentiers poussiéreux. Et qu’ainsi, par la grâce de Dieu, la distance qui sépare le ciel et la terre soit, en nous, un peu moins abyssale. Alors, mon frère, ma sœur, comme le chante saint Bernard de Clairvaux : « Lève les yeux et regarde l’Étoile. » Regarde, dans le ciel, le chemin des étoiles et ton pas, sur la terre, deviendra chaque jour un peu plus assuré.