Au milieu de la nuit

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour ce 33ème dimanche du Temps Ordinaire

Ml 3,19-20 / Ps 97 / 2 Th 3,7-12 / Lc 21,5-19

Il arrive parfois que Dieu survienne au milieu de la nuit. À l’heure où on ne l’attendait pas. Je crois même qu’Il surgit de préférence au milieu de la nuit, Lui qui aime s’enrober de mystère. Dans un très beau film de Sydney Pollack intitulé Souvenirs d’Afrique, une scène me revient à l’esprit : alors qu’un incendie ravage, en pleine nuit, l’ensemble des plantations de café où les hommes ont durement peiné durant toute l’année, un domestique surgit dans la chambre de la propriétaire de l’hacienda et lui dit : « Réveille-toi, Sabu, je crois que Dieu vient d’arriver. »

Pourquoi donc cette phrase m’a-t-elle frappé à ce point ? La raison protesterait aussitôt, en disant : « Mais non ! ce n’est évidemment pas Dieu qui est venu détruire la récolte de cette population en détresse ! » C’est bien clair ! Mais, en revanche, le moment de l’épreuve ou du malheur est souvent l’occasion où Dieu choisit d’intervenir, comme il le fit dans le buisson ardent, à l’époque où le peuple élu allait être anéanti par le pharaon (Ex 3,7-8), ou encore à la manière de cet ange qui marchait au milieu des flammes pour protéger les trois enfants précipités dans la fournaise par le roi Nabuchodonosor (Dn 3,22-24). Oui, lorsque Dieu déboule dans nos vies, plus rien ne tient debout : plus rien de ce que nous avions nous-mêmes construit, afin d’échafauder nos pauvres sécurités. Dieu vient faire toute chose nouvelle : c’est ce que dit Jésus à sa mère éplorée qui se précipite vers lui, alors qu’il s’écroule sous sa croix, dans une autre scène sublime tirée, elle, de La Passion de Mel Gibson. Oui, Dieu nous visite au milieu de nos nuits.

Or, figurez-vous que, la semaine dernière, il a débarqué chez moi, sans crier gare, vers 3 heures du matin. Madeleine, une amie, m’appelait, car elle se trouvait en plein désarroi. À la prison d’Ensisheim, elle visite les prisonniers. La veille, on lui avait tout spécialement confié l’un d’eux : un criminel qui exécute une très longue peine derrière les barreaux et dont je tairai le nom, afin de ne pas éveiller de morbides curiosités. Dans la conversation que Madeleine venait d’avoir avec lui, celui-ci lui a demandé si Dieu pouvait encore le sauver, après tout ce qu’il avait fait. Prise au dépourvu par cette question qui l’a bouleversée, mon amie n’a pas su que répondre à cela et elle m’appelait pour me demander conseil. Et, depuis, je reçois chaque jour des nouvelles de ces deux êtres qui n’ont pas été réunis par un simple hasard. Bouleversé à mon tour, je vois qu’un vrai miracle est en train de se produire. Chacun le sait : le repentir est toujours possible et même le pire des assassins peut être amené à prendre conscience du malheur qu’il a causé, en ressentir une grande honte et aspirer au pardon. Guy Gilbert me disait un jour : « Tu sais, Philippe-Emmanuel, durant toute ma vie je n’ai jamais rencontré quelqu’un de foncièrement méchant. Je n’ai rencontré que des gens qui souffrent. »

Et, puisque nous parlons cinéma, je vous dirai que j’ai repensé au film de Tim Robbins, La Dernière Marche, tiré du très beau livre d’Hélène Prejean. Cette religieuse raconte comment elle a accompagné un serial killer jusqu’au moment de son exécution capitale, et comment elle a finalement réussi à éveiller le repentir au plus profond de son cœur. Ce que fait Madeleine est aussi admirable. Elle a décidé de tout traverser, pour retrouver l’humain. Elle-même n’est pas croyante et pourtant, à travers cette rencontre, c’est Dieu qui commence à se dévoiler à ses yeux.

J’ai repensé aussi à un confrère, Jacques Nourrissat, qui travaillait lui aussi en prison et qui nous racontait : « Chaque fois que je me prépare à entrer dans l’une de ces cellules de haute sécurité, je prends un moment pour prier et pour prendre conscience que je vais me retrouver en présence du Christ. » Existe-t-il un mystère plus bouleversant que celui du repentir qui nous ouvre les portes du paradis ? Fabrice Hadjadj fait de cela un commentaire poignant : « Jésus – écrit-il – ne prononce le mot “paradis” qu’une seule fois ; et c’est sur la croix, au moment où il le promet au larron qui regrette ses fautes. Ce mot qui évoque un jardin bienheureux se prononce au milieu de la désolation. En pensant au paradis, nous aimons imaginer un club privé ; et voici que s’ouvre l’auberge où sont invités les plus miséreux. » Le Christ, auquel Madeleine dit ne pas croire, l’a pourtant envoyée auprès de ce prisonnier. Il lui a donné le courage d’apporter à cet homme, anéanti par ses fautes, un don qu’il ne pensait jamais plus recevoir : quelqu’un qui, en posant sur lui un regard d’amour, lui restitue son propre visage humain. Un jour viendra, je le crois, où derrière ce regard posé sur lui, cet homme-là reconnaîtra la miséricorde de Dieu.

Je terminerai ce récit avec ces quelques mots qu’elle m’a envoyés mardi soir : « Je t’écris ce message du train qui me ramène de la prison. Je ne peux pas m’arrêter de pleurer depuis une heure. Je n’ai jamais autant donné d’amour, autant avancé que cette semaine. C’est inouï : avec cet homme profondément blessé, j’ai touché à ce qu’il y a de plus beau en moi. Il m’a demandé, en me disant au revoir, de ne pas l’abandonner. Il a compris qu’il y avait quelque chose à sauver, en lui et en tout le monde, et je l’ai compris moi aussi. Quel chemin... ! »

Mais quelle relation entre tout cela et nos lectures d’aujourd’hui ? « Voici que vient le jour du Seigneur, brûlant comme la fournaise – clame le prophète Malachie –. Tous les arrogants seront de la paille. Le jour qui vient les consumera, dit le Seigneur de l’univers, il ne leur laissera ni racine ni branche » (Ml 3,19). Comment parler de miséricorde en entendant cela ? Certes, le soleil de justice est un feu dévorant. Certes, toute arrogance sera brûlée. Elle le sera en chacun d’entre nous. La division n’est pas entre les malfrats et les honnêtes gens. J’ai déjà cité cette phrase du cardinal Journet, mais elle est si belle qu’il vaut la peine de l’entendre à nouveau : « La frontière qui sépare le bien et le mal passe au milieu du cœur de chaque homme. »

Jésus ne transige pas avec le mal. Son discours n’a rien de lénifiant ! Il nous met en face de la vérité. Mais il n’est pas venu pour que meurt le pécheur, mais pour qu’il ait la vie sauve. D’ailleurs, le passage de Malachie finit de la manière suivante : « Pour vous qui craignez mon nom, le Soleil de justice se lèvera : il apportera la guérison dans son rayonnement » (Ml 3,20). Voilà la vérité ! Encore faut-il laisser entrer le soleil dans sa demeure, évidemment. Vivre le repentir... Ouvre les volets de ton cœur et tu le verras : voici que se lève le jour... et la nuit voilera sa face devant Lui.

Dans l’Évangile, Jésus parle de la destruction du Temple (cf. Lc 21,6). Ainsi, les œuvres humaines disparaîtront tôt ou tard. Mais ce que ces œuvres auront révélé : cela ne sera jamais anéanti. En dépit de la destruction de son sanctuaire, la présence de Dieu n’est pas perdue. Elle reste sensible à Jérusalem. Elle a éclaté dans la lumière de la Résurrection et, à partir de là, cette source vive continue à illuminer le monde. Les bruits de guerre, les cataclysmes, les victoires provisoires du mal secouent notre monde visible. Il est comme la balle emportée par le vent afin que le bon grain soit mis à jour. Le monde est dépossédé de lui-même pour nous rappeler que nous n’appartenons pas à ce monde. Ce dénudement ne vient pas nous outrager mais dévoiler notre vraie nudité : celle dont bénéficiaient Adam et Ève avant la chute originelle. C’est cette innocence-là que, par des chemins difficiles, nous sommes appelés à rejoindre ; chacun d’entre nous, même ceux qui se sont laissés engloutir par le péché.

« Quand vous entendrez parler de guerres et de désordres, ne soyez pas terrifiés : il faut que cela arrive d’abord, mais ce ne sera pas encore la fin » (Lc 21,9). Cela doit arriver, puisqu’en ce monde, tout finit par s’écrouler. Mais, comme le dit Jésus, ce ne sera pas encore la fin. Seul ce qui doit passer passera ; tout le reste demeurera. Et le reste, c’est cette empreinte de l’essentiel déposée en chaque être humain, cette noblesse de l’humanité dont nous sommes les gardiens. Comme c’est curieux ! Nous fêtions, il y a peu, la dédicace de la cathédrale de Saint-Jean-en-Latran, de la mère de toutes les églises, et, à cette occasion, nous avons écouté des textes sublimes qui vantaient la beauté du Temple de Jérusalem. Or, dans l’Évangile d’aujourd’hui, aux disciples qui admirent la beauté du Temple, le Seigneur annonce sa destruction. Et le même jour, nous avons lu chez saint Césaire d’Arles : « Dieu n’habite pas seulement dans les temples faits de la main de l’homme, mais aussi dans l’âme créée à l’image de Dieu. » Qu’il accorde à tout homme, quel qu’il soit, la grâce de s’en souvenir ! Afin que la lumière soit, en lui et autour de lui...

Rembrandt Harmenszoon van Rijn, Saint Paul en prison, 1627. Domaine public.