Au-delà de nos murs

L'homélie du frère Philippe-Emmanuel Rausis pour Pour le 18ᵉ dimanche du Temps Ordinaire

Qo 1,2 - 2,21-23 / Ps 89 / Col 3,1-11 / Lc 12,13-21

« Vanité des vanités, tout est vanité ! » lit-on en ce Livre de Qohélet (Qo 1,2), qui est sans doute le livre le plus existentialiste de cette immense bibliothèque qu’est la Bible. Qohélet est un maître de sagesse : le seul philosophe – au sens moderne du terme – qui apparaît aux pages du Livre Saint. En observant ce qui se passe sous le soleil, il scrute la vie des hommes et cherche à en comprendre le sens. Et pour ce faire, il ne s’appuie pas sur la révélation ou l’histoire du salut, mais sur ses propres observations. Et ce qu’il nous transmet n’est pas très réjouissant : il souligne l’inutilité radicale de toute expérience humaine. On pourrait même, au premier abord, s’étonner qu’un tel écrit ait trouvé sa place dans la littérature biblique.

En effet, pour lui, tous les aspects de l’existence sont dépourvus de sens : le travail : « Les humains peinent dans leur travail pour réussir mieux que leur voisin – écrit-il – et cela n’est que vanité » (Qo 4,4) ; l’argent ne vaut pas mieux : « Celui qui aime l’argent n’en a jamais assez et celui qui aime la richesse n’en profite pas : cela aussi est vanité » (Qo 5,10) ; et jusqu’à la sagesse elle-même : « J’ai fait l’expérience de beaucoup de sagesse et j’ai compris que cela aussi n’est qu’une course après le vent » (Qo 1,17). Vanité des vanités... ! La sentence qui inaugure sa réflexion revient à la fin de son texte. Elle encadre donc l’essentiel de ce livre écrit quelque trois siècles avant Jésus-Christ.

« Certes, la vie est absurde… », reprennent en chœur toute une série d’auteurs contemporains dont Albert Camus ou Fernando Pessoa sont parmi les plus représentatifs. Vanité ou absurdité… les deux mots sont à peu près synonymes. L’adjectif vain vient du latin vanus, qui signifie vide ; entendez : “vide de sens”… Et c’est aussi ce que signifie le mot absurde, dont une étymologie – parfois contestée – nous fournit une piste intéressante, puisqu’on fait venir absurdus de surdus, qui veut dire “sourd”, désignation augmentée par le préfixe “ab” qui signifie, ici, “complètement”. La vie crie son ab-surdité à celui qui est complètement sourd – ou aveugle –, en tout cas incapable d’en discerner le sens.

En hébreu, le terme utilisé pour “vanité” est hevel. Au sens premier, ce mot décrit la buée ou la vapeur ; mais il se rapporte aussi à tout ce qui est éphémère. Tout n’est que cendre et poussière emportées par le vent. Le psaume 89 vient de nous le rappeler : « Seigneur, tu me fais retourner à la poussière : la vie de l’homme n’est qu’un songe ou une herbe changeante : elle fleurit le matin, et le soir, elle est fanée, desséchée » (Ps 89,5-6). Le sage meurt tout comme le sot, le riche comme le pauvre, et, finalement, personne ne se souviendra d’eux. C’est pour cela que Qohélet déteste la vie. Elle nous promet tout et, finalement, ne nous donne rien qui soit durable.

C’est un constat que nous n’avons pas le droit de prendre à la légère. La difficulté de vivre frappe un grand nombre de nos semblables. Répondre à cela trop rapidement se révélerait suspect. En tout état de cause, ce bilan s’impose si on se limite à une observation superficielle de la réalité : tout passe, tout casse, tout lasse… Il n’est pas besoin d’être philosophe pour s’en rendre compte ! Chacun en a fait l’expérience : les déceptions, les illusions perdues, la répétition, jour après jour, des mêmes gestes : tout peut nous conduire, dans les moments où nous sommes découragés, à ce sentiment que “rien ne rime à rien”. L’existence, et tout ce avec quoi nous cherchons à la remplir, nous renvoie l’écho de sa propre vacuité. « La vie de quelqu’un, même dans l’abondance, ne dépend pas de ce qu’il possède » (Lc 12,15), nous rappelle Jésus dans l’Évangile. Cela aussi est vanité.

Pourtant, Qohélet s’accroche à un dernier espoir : il nous propose de savourer les plaisirs qui s’offrent à nous, en vivant le moment présent : « Mange ton pain avec plaisir et bois ton vin d’un cœur joyeux, car Dieu a déjà approuvé tes actions. En toute circonstance, mets des vêtements de fête et n’oublie jamais de parfumer ton visage. Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, chaque jour de la fugitive existence que Dieu t’accorde ici-bas » (Qo 9,7-9). Serait-ce donc là la seule échappatoire ? C’est en tout cas celle que nous offre le monde – avec ses greniers bien remplis –, cette société que Vargas Llosa nomme “la civilisation du spectacle”. Se distraire et se gaver pour oublier le vide qui nous cerne de toutes parts. Oui, mais au fond de nous, le gouffre continue à se creuser.

À moins que le message donné ici soit différent. À moins qu’il s’agisse, en profitant des biens de ce monde, de n’y voir que les dons d’un Dieu qui se manifeste dans notre vie par ses largesses. Alors les biens passagers cesseront de n’être que des paravents et deviendront des signes d’une réalité qui dépasse tout ce que nous sommes capables de voir ou d’entendre. Si l’on considère les choses dans cette perspective-là, alors, au lieu d’une invitation à l’hédonisme et au plaisir sans frein, tout cela se revêt d’une autre signification. La vie devient une vaste liturgie dont la splendeur éphémère nous dévoile cependant les reflets d’un bonheur vrai et durable : le seul auquel aspire notre cœur inquiet.

Nous le savons… Pourtant le vide – la vanité – continue de nous menacer. C’est Jules Renard qui écrivait : « Dieu a tout fait de rien, mais le rien perce… » Le sens des choses demeure opaque… L’homme peut apprendre à percevoir des liens entre les différents moments de sa vie, mais le sens ultime de l’œuvre de Dieu lui reste incompréhensible. Il dépasse son entendement, met en échec ses tentatives pour soulever le voile. Mais au lieu de s’en attrister, l’homme peut s’abîmer dans l’humble adoration de ce Dieu aux desseins indéchiffrables. « Car Dieu est au ciel et toi sur la terre », nous rappelle Qohélet (Qo 5,2).

Il se peut que la vie n’ait jamais que le sens qu’on veut bien lui donner ; à la manière d’Adam et Ève, dans le jardin d’Éden, auxquels Dieu demande de nommer toutes choses (cf. Gn 2,19-20), c’est-à-dire d’assigner une place et un sens à tout ce qui les entoure, afin que l’univers devienne vraiment leur maison. Alors, sommes-nous en train de tisser nous-mêmes les fils de cette tapisserie où peu à peu apparaît le motif de notre vie ? Sans aucun doute… Mais nous le faisons habités par une intuition qui nous vient du Créateur. Et c’est pourquoi notre ouvrage, en dépit de sa maladresse, finit par refléter quelque chose de cette perfection qu’il souhaite inscrire en nos vies. Car cette œuvre de signifiance n’est pas arbitraire. Elle ne naît pas de notre simple fantaisie : il s’agit là d’une mission divine. Dieu seul, qui connaît la raison d’être de chaque chose, peut nous inspirer dans ce travail qui consiste à réenchanter le monde, à retrouver sa signification première : celle qui l’habitait avant qu’il ne soit défiguré par le péché des origines qui a tout obscurci. Cet ouvrage de patience, il nous faut le mener à bien, pour ne pas perdre la mémoire de notre innocence première, et pour que notre esprit soit illuminé par la lumière d’en haut.

« Pensez aux réalités d’en haut, non à celles de la terre. En effet, vous êtes passés par la mort, et votre vie reste cachée avec le Christ en Dieu. Quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire » (Col 3,2-4). Tel est bien le nœud de la question : notre vie véritable est cachée en Dieu ; elle n’est pas exposée sur la place publique. Elle ne fait pas partie des réalités que les yeux peuvent scruter. Autour de nous, le monde cède si souvent à ses tendances mortifères et voudrait nous entraîner à sa suite. Si nous n’y veillons pas, nous serons capturés par ce serpent qui se mord la queue et se lamente des vanités. Il nous faut rompre ce cercle vicieux, déboucher sur le versant invisible de l’existence : celui où brille un sens qui n’est pas d’ici. Il nous faut trouver la porte ! Mais, selon la belle expression de René Daumal, « la porte qui s’ouvre sur le monde invisible doit être visible », sans quoi nous sommes perdus. Et cette porte existe ! Et elle est visible ! Chacun aura à trouver la sienne : ce sera la porte de la prière, pour les uns, celle de l’étude et de la réflexion, pour les autres, ou celle du service rendu au prochain : peu importe ! Celui qui nous aime nous attend en dehors de nos murs. Et c’est lui-même qui nous ouvrira. Alors, devant nos yeux purifiés de toute vanité, l’histoire entière s’illuminera…

La chute des murs de Jéricho de « La Bible illustrée » de Gustave Doré, 1866. Libre de droits.